Le grand écart
Ou pas
Depuis environs deux semaines, une idée mijote dans ma tête sans se résoudre à prendre forme. En début de soirée, je l’ai racontée à un.e ami.e. Parfois écrire c’est comme jouer au tennis, il faut qu’une personne nous renvoie la balle pour que ça ait un sens.
Un client un peu nerdy m’a demandé, entre deux descriptions détaillées de concerts au Festival jazz, quel était l’écart entre le personnage des danseuses et leur vraie personne. La question m’a fait sourire. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas parler à la place de mes collègues, mais que dans mon cas l’écart était petit. Que d’une certaine façon, mon personnage de danseuse était peut-être plus authentique que mon personnage extérieur au travail.
Ici, je peux être beaucoup plus franche, plus audacieuse et parfois même impolie. C’est accepté et attendu. Ici, le client n’a pas toujours raison et on a le droit de le remettre à sa place quand il a tort. On peut même le frapper si c’est nécessaire et en autant que la défense est légitime on ne se fera pas renvoyer.
Dans une scène de Poor things, un de mes films préférés, Duncan Wedderburn dit à Bella Baxter qui s’excuse d’avoir fait quelque chose apparemment impoli ‘‘ Polite society will destroy you’’ ( la politesse te détruira). C’est un peu paradoxal de la part de ce personnage puisque par la suite il s’arrache littéralement les cheveux devant l’émancipation de Bella, se lamentant de la voir gagner son propre argent en travaillant dans un bordel. Tout au long du film, Bella navigue délicieusement loin des lois de la bienséance.
Nous apprenons dès notre plus jeu âge à être polies, aimables, et à ne pas nécessairement nous défendre. Au club on a le droit de se défendre et je crois que la danseuse qui sacre une gifle à un client qui ne respecte pas ses limites est plus vraie et plus épanouie que la serveuse qui tolère un comportement déplacé pour ne pas perdre son pourboire.
Un autre élément intéressant dans la notion du personnage de danseuse, est l’effet Batman. En effet, selon des recherches récentes1, le fait d’adopter un alter ego et de se distancer de soi permet une augmentation de la persévérance, une diminution de l’anxiété et une amélioration de la performance.
Mon ami.e me disait tantôt : ‘‘Parfois j’aimerais être capable de canaliser l’énergie de Lexi à l’extérieur du travail. Être plus direct.e, moins me laisser marcher sur les pieds.’’
J’ai hoché la tête. Après un moment j’ai répondu que j’avais l’impression qu’Adèle avait réussi à partiellement s’immiscer dans toutes les sphères de ma vie. Je suis devenue très sensible aux dynamiques de pouvoir et pratiquement impossible à manipuler. Je m’en rend compte immédiatement quand quelqu’un essaie de me faire sentir petite ou d’obtenir quelque chose que je ne suis pas prêt à offrir. Ce n’était pas le cas durant mes débuts comme danseuse. Il aura fallu que j’habite mon personnage pendant quelques années avant de réussir à m’emparer de ses qualités. Nina est introvertie, discrète et n’aime pas faire de vagues. Adèle n’a pas peur de prendre sa place, elle est audacieuse, parfois même effrontée, c’est une négociatrice redoutable avec un excellent sens de la répartie. Je ne suis ni l’une ni l’autre, ou peut-être un peu les deux. Peut-être qu’être danseuse serait une forme de jeu de la Méthode2 appliquée à la vraie vie. On devient le rôle qu’on joue le plus souvent.
Je pense tout de même qu’il est plus facile d’incarner un personnage qui nous ressemble un peu. Natasha Lyonne, une de mes actrices préférées, joue très souvent des personnages qui lui ressemblent réellement, soit au niveau du tempérament, au niveau du vécu ou bien les deux ( notamment dans Orange is the new black et Russian Doll) . Mon personnage de danseuse me ressemble beaucoup. Je me contente d’amplifier les aspects de ma personnalité qui me sont le plus utiles.
Et pourtant je ment énormément. Passe-temps, études, origine ethnique, âge, projets de vie, fantasmes, rien de cela n’est vrai mais tout pourrait l’être. Adèle doit être proche de Nina parce que Nina est une menteuse médiocre qui ne sait pas trop feindre le plaisir ou l’attirance. Quand les clients me demandent ce que leur toucher me fait, je leur répond bien franchement que je suis désensibilisée et que ça ne me fait pas grand effet, au grand regret de mon portefeuille.
Heureusement, ce n’est pas la question la plus populaire.
Peut-être que certaines danseuses font la split entre leur vrai soi et leur alter égo de danseuse, mais pour ma part j’en suis incapable.
Pas assez flexible.
https://jdr.hypotheses.org/334
Le jeu de la Méthode ( souvent simplement appelé method acting) est une technique de jeu qui consiste à visiter de manière intensive la psyché de son personnage et peut aller jusqu’à s’imposer ses conditions de vies pour mieux l’incarner.



J’aime beaucoup cette réflexion. Ça me fait réaliser que ce phénomène dépasse le milieu de la danse. On finit tous par habiter le rôle que notre travail exige de nous : l’enseignant qui explique sans cesse, le policier qui lit les rapports de force, l’infirmière qui garde son calme, le vendeur qui négocie… À force de répétition, ces attitudes finissent par nous transformer.
Là où ton texte m’interpelle particulièrement, c’est lorsque tu dis qu’Adèle a peu à peu débordé sur ta vie. Je trouve cette idée plus intéressante encore que celle d’un personnage « plus authentique ». Ce n’est peut-être pas qu’il révèle un vrai soi caché, mais qu’il nous façonne progressivement. À force de jouer un rôle, certaines de ses qualités deviennent les nôtres.
C’est une belle piste de réflexion.