L'anhédonie
On dirait un nom de fleur
Je ne sens rien.
Hier soir au travail, un client me demandait ce qui m’excitait et je ne savais pas quoi répondre. T’envoyer chier, que j’avais le goût de dire. Je prend un malin plaisir à être insolente avec les hommes qui le méritent et parfois, ça leur plait aussi. Cette fois, je me suis retenue. Trop fatiguée pour m’imaginer mouillée, je lui ai renvoyé sa question. Il n’attendait que ça. Mes oreilles ont servi de réceptacle pour ses fantasmes pendant que je calculais mentalement le nombre de danses qu’il me manquait pour mon objectif de la soirée.
Je ne sens rien. Je perçois les choses mais je ne sais plus habiter mon corps. La nourriture m’indiffère. Les plaisirs charnels me paraissent décolorés, floutés. En voulant faire du sport, question de réincarner ma carapace, je me suis pincé un nerf. Même la douleur qui irradie le long de mes vertèbres dorsales jusqu’à la plus distale phalange de mon majeur me parvient feutrée.
Pour ressentir du plaisir, il faut du mouvement, de la souplesse.
Je suis un élastique perpétuellement tendu. Ma massothérapeute me raconte que j’ai le dos plein d’adhérences, que mes muscles sont des blocs figés sous ses doigts. Elle les pétris et je ne sens rien. Elle me demande quelle est ma tolérance à la douleur. Ne m’épargne pas. Pendant quelques secondes, elle me fait mal et j’aime ça. Ça me ramène à la vie.
Je suis un élastique perpétuellement tendu et tout ce qui me frôle menace de me faire claquer. Mon copain effleure ma corde sensible et je l’engueule par texto.
Pendant que je me vide le cœur, une notification apparaît sur l’écran pour m’avertir : je saignerai dans deux jours.


