Boxe et colère
Dans un local sans air clim, doté de deux grands ventilateurs peu efficaces, j’attaque un sac de frappe jusqu’à avoir les épaules qui tremblent. Après, j’ai mal partout et je respire mieux.
Ces temps-ci, je suis tout le temps frue. Ça me gruge, ça me fige, je ne sais pas comment évacuer le bouillonnement. Ma frustration est générale, diffuse, elle n’a pas d’objet vers lequel se diriger, ou du moins, rien qu’elle puisse résoudre.
Je suis fâchée après le réchauffement climatique. À l’échelle individuelle je suis pourtant peu impactée mais quand je vois les nouvelles des feux en Ontario et de la sécheresse en France ça me fait capoter.
Je suis fâchée de ne pas faire d’argent cet été. Est-ce que c’est parce que le club est tranquille ou parce que je transpire la colère? Difficile à dire. Je ne suis pas d’humeur séduisante en tout cas. Où sont les soumis qui veulent me payer pour les insulter?
Je suis fâchée contre la crise du logement et ses responsables. Tout comme le réchauffement climatique, c’est une catastrophe évitable. Je suis bien logée, mais pour combien de temps?
Je suis fâchée contre la montée de l’extrême droite, contre la misogynie, contre les incels.
À plus petite échelle, je suis fâchée contre ma mère, contre mon père, contre les profs qui m’appellaient lunatique ou distraite alors que j’étais dissociée, contre le christianisme et son endoctrinement qui enseigne à tolérer l’abus: « Si quelqu’un te frappe une joue, tends l’autre joue ». Le livre complet de Job valorise le fait d’être loyal envers une personne ( ou une entité ) qui présente la maltraitance comme un test. Sans faire l’apologie de la loi du talion, je crois qu’il est sain de se défendre.
Ma colère est silencieuse, profonde, insoluble.
Quand j’étais ado, j’avais la croyance que notre société était dans une démarche de progrès, dans l’ensemble. Je pensais que mon avenir et celui de la plupart des gens irait en s’améliorant. Je me sens trahie. Ma colère actuelle correspond à une étape du deuil de cette croyance.
Il parait que toutes les émotions sont utiles, mais j’ai tellement vécu de violence par la colère d’autrui que j’ai refoulé la mienne au point d’ignorer son existence.
Elle fait surface sous forme de douleur articulaire.
Il y a quelque temps, une thérapeute somatique m’a dit que j’avais mal à la mâchoire parce que toute ma colère s’y était cachée. Elle m’avait suggéré de grogner, de m’imaginer mordre, de faire la louve pour que j’arrête de me détruire les dents. J’avais trouvé ça très bizarre mais j’avais tenté l’expérience. Le lendemain, pour la première fois depuis des semaines, je m’étais réveillée sans cette douleur au visage qui m’informait que j’avais grincé des dents toute la nuit.
Quelque mois plus tard, toujours frue et trop fauchée pour retourner en thérapie, je me suis dit que peut être que je devrais apprendre à frapper.
Je me rends à mes cours de muay thaï comme à un exorcisme. Ça ne change rien aux choses qui me fâchent mais ça me permet de suer le venin.



Wow. C'est parfait. Oui cette violence faut trouver des moyens de la faire sortir. Moi ça été le judo et l'aïkido. Une manière plus civilisée, plus martiale de faire sortir la colère. Ton texte est poignant.🫶✨👍
Musicalité, allitérations, assonances et sens du rythme.